N° 11
Noël approchant durant l’Avent chrétien,
nous autres unitariens ne sommes guère à la fête.
Et quoi ! ces anges qui jouent les annonciateurs, Gabriel l’archange
et puis ceux qui, autour de la crèche, chantent déjà
le Sauveur enfin arrivé. Quel enchantement lorsque nous étions
enfants, mais dès lors que nous sommes des adultes dévoués
à Dame Raison, c’est autre chose ! Et puis, cette jouvencelle
dont le statut social est mal défini – et ce n’est
pas le Protoévangile de Jacques attribué à Jacques
le Mineur, même retouché sous l’autorité de
Saint Jérôme par l’Evangile du pseudo-Matthieu, qui
arrange les choses ! (1) – la voilà qui donne naissance
à l’enfant Jésus par la seule opération du
Saint-Esprit, Joseph se tenant à l’écart tout en endossant
la paternité sociale. Nos connaissances en anatomie font que la
pilule ne passe plus. Nos historiens en rajoutent en précisant
que le dénombrement du gouverneur romain Quirinus, qui aurait motivé
le déplacement à Bethléem de Joseph et Marie, s’est
fait plus tard. Les savants théologiens de l’époque,
lors de conciles dits œcuméniques, quant à eux, surfant
sur l’idolâtrie de leurs contemporains vis-à-vis des
héros, nous lancèrent, vite fait bien fait, dans l’aventure
néo-platonicienne la plus folle qui soit en décrétant
que ce n’était pas seulement une naissance miraculeuse, mais
que c’était ni plus ni moins Dieu qui s’était
incarné en un homme et que Marie était en conséquence
Mère du Dieu Très-Haut – comme si la virginité
de Marie, à elle seule, ne suffisait pas comme casse-tête
chinois. Nous en avons les ailes coupées et nous commençons
à douter de Luc lorsqu’il dit avoir enquêté :
n’a-t-il pas joué tout simplement aux apprentis sorciers,
recueillant pour vérités de simples légendes hagiographiques ?
Et si, nous, nous nous mettons à douter, qu’en adviendra-t-il
de nos enfants qui eux sont moins crédules que nous avons pu l’être
et à qui nous devons malgré tout transmettre notre espérance
?
Fort heureusement, nos exégètes (du moins
les plus avancés) nous ont, depuis un certain temps, appris que
la Bible n’était nullement un livre d’histoire au sens
scientifique du terme, ni d’astronomie, ni de mathématiques,
ni d’anatomie, mais qu’il fallait en rechercher le sens spirituel,
le dire théologique. Ils ont précisé que ces vieux
parchemins avaient bel et bien été écrits par des
hommes et que c’étaient des paroles bien humaines avant que
d’être, si l’on veut malgré tout, des paroles
de Dieu. Merci aux exégètes et pitié aux traditionalistes
qui s’accrochent encore à la Bible (sola scriptura) comme l’huître à son rocher au
milieu des tempêtes. Quant à nos enfants, avec Harry Potter
et les autres trucs de ré-enchantements du monde, on peut espérer
qu’ils pourront encore “ croire ” (malheureusement
pas forcément à la Bible), du moins pour le temps de leur
génération toute illuminée par les baguettes magiques
de la société de consommation.
Alors nous les unitariens ? Allons nous faire grise
mine ce jour de fête pour tous ? Certes, les jours de fête
ne font pas toujours l’unanimité et c’est dommage
; je pense, chaque 14 juillet, aux descendants des chouans bretons et
vendéens dont les ancêtres furent massacrés par la
Révolution française et ses colonnes infernales, ou encore
aux prêtres noyés par milliers en Loire de Nantes. Mais allons
nous bouder une fête qui réjouit les chrétiens, qui
réunit les familles, qui déborde dans les rues commerçantes,
qui illumine la nuit de multiples lampions, qui fait rêver à
la paix entre tous les hommes de bonne volonté et qui, dans l’immédiat,
est pleine de bonne gastronomie ?
Pour nous sortir de ce mauvais pas – ou plutôt
d’une mauvaise lecture de la Bible – je conseille la lecture
attentive de la généalogie de Ieshoua telle qu’elle
est établie par l’évangile canonique qui a été
attribué à Matthieu. Dans une société fortement
patrilinéaire, comme celle des Juifs de l’époque,
la généalogie d’une personne s’écrit
de père en fils ; mais voilà qu’on y constate
des décrochages étonnants, subits, par des femmes. Et quelles
femmes ! Thamar qui se prostitua au bord du chemin (certes pour la
bonne cause) ; Rahab qui, également prostituée, trahit
les siens, on ne sait pour quel profit, en faisant entrer des espions
hébreux à l’intérieur de la ville (bonjour
la sécurité !) ; Ruth la Moabite, l’Etrangère,
à qui sa belle-mère dit de repartir chez les siens, mais
qui s’entête, allant jusqu’à se coucher sans
vergogne aux pieds du vieux Booz ; la femme d’Urie qui, elle,
s’enchanta dans les bras du roi David et qui causa ainsi la perte
de son mari patriote qui, pendant ces effusions intimes, combattait vaillamment
les ennemis. On arrive ainsi, après cette série moralement
peu reluisante, à Marie “ de laquelle naquit Ieshoua ”.
Que signifie donc cette série, à laquelle
on pourrait ajouter Sara la ménopausée qui ricana bêtement
lorsque des étrangers, peut-être par courtoisie orientale,
promirent une descendance à son mari qui serait aussi nombreuse
que les grains de sable, ou encore Anne la stérile qui pleurnichait
comme une femme saoule au temple de IHVH – et qui fut néanmoins
mère du prophète Samuel ? À chaque fois il y
a une impossibilité humaine, que le texte biblique sait dramatiser
en y mettant du talent littéraire et en ayant recours à
des évènements à caractère historique. Et
c’est pourtant à travers ces impossibilités humaines
que l’histoire sainte va passer, afin de bien nous montrer que c’est
Dieu, et lui seul, qui est maître de l’Histoire. Bossuet avait
raison.
Alors la virginité de Marie ?
Bien sûr que ce n’est plus une histoire d’anatomie (on
peut en cela rassurer nos enfants, ainsi que les rationalistes de notre
siècle), ni de détournement des lois de la nature par une
toute puissance divine (ce qui un principe explicatif on ne peut plus
passe partout). Mais c’est par Marie que l’histoire sainte
passe. Du moins c’est ce que les textes veulent nous dire –
à nous de comprendre avant de dire si nous y croyons ou pas
! Martin Luther ne disait-il pas que Marie était la mère
des croyants ? L’Evangile de Matthieu assurément nous
la présente dans cette position : le nouveau lignage est bel
et bien issu d’elle. Et ce lignage, le rameau qui a fleuri, c’est
nous, les disciples de son fils ! Alléluia. Bonne fête
aux croyants que nous sommes !
Jean-Claude Barbier, Correspondance
unitarienne, n° 11, décembre 2002, sous le titre "Noël :
faisons la fête en lisant la Bible avec attention !"
(1) La revue catholique
La Vie présente chaque semaine des textes spirituels réunis dans
des cahiers détachables intitulés “ Les Essentiels ”.
Dans deux numéros récents, Régis Brunet nous livre
ses analyses sur des passages du Protoévangile de Jacques :
la présentation de Marie au Temple (supplément de la Vie,
21 novembre 2002, p. X-XIII) et le mariage de Marie (28 novembre 2002,
pp. X-XIII). L’auteur a publié, chez Desclée de Brouwer,
Pierre, l’apôtre fragile ;
Paul, le bretteur de l’Evangile
et Petite initiation biblique.
Il fait partie des exégètes qui nous sauvent !
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