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 Les chroniques



    Daniel Parotte

 

 

 

   

 


Pour un aperçu de l’œuvre de Raoul Vaneigem

 

 

1. Aspects philosophiques, politiques et sociologiques de l’œuvre de R. Vaneigem

Quand on veut approcher l’œuvre de Raoul Vaneigem, on est confronté à la surabondance, au foisonnement vital, à la profusion des thèmes et à l’infinie variété de leur présentation. C’est que l’auteur manie le verbe à la manière du bûcheron qui éclaircit la forêt des idées reçues ou plutôt la met en coupe claire, tout en veillant à planter les pousses de la forêt enchantée de demain.

Citer sa bibliographie suffirait à remplir les deux tiers de l’espace qui m’est imparti. Aussi faut-il choisir une approche originale pour dire Vaneigem en peu de mots. Revendiquant le procédé littéraire du ressassement dans l’espoir d’imprégner le lecteur d’une pensée qui s’adresse moins à l’intellect rationnel qu’au sens poétique, il se dit également, comme Montaigne,
« l’auteur d’un seul livre ». Aussi en oserai-je la synthèse, bien que je n’aie lu qu’un peu plus d’une moitié de ses ouvrages. J’userai d’un artifice de présentation : l’indication en italiques, de termes clés, souvent tirés textuellement de ses oeuvres, autour desquels s’articule sa pensée.

L’auteur oppose les pulsions de mort et la vie. Il exprime sa nostalgie d’une économie de la cueillette et, plus tard et plus accessoirement, de la chasse, où hommes, femmes et enfants vivaient en harmonie entre eux et avec la nature. Il déplore l’avènement d’une économie agraire, qui trace le sillon sacré qui borne ce qui deviendra la Cité, placée sous le patronage des Dieux, fondateurs célestes des hiérarchies, transposées au plan terrestre par les prêtres au service de leur propre caste et des Rois. La société agraire est fondée sur le travail forcé - tantôt esclavage, tantôt salariat - où les travailleurs ne se voient reconnaître que les seuls moyens garantissant leur survie.

Les mythes, les religions n’ont d’autre fonction que de faire avaler la pilule amère au peuple des servants, les puissants se réservant la jouissance des surplus ainsi que le loisir dans le cadre duquel peut seulement s’exprimer la fonction de création qui affine les désirs animaux. Dans le monde ainsi ordonnancé - ainsi cadenassé - les individus endossent des rôles aux contours bien définis et s’agitent sur la scène sociétale comme dans un spectacle qu’ils jouent pour abuser les autres...et eux-mêmes. Ils s’inscrivent dans le schéma de la répétition ad nauseam plutôt que dans la voie salvatrice de la recréation du monde.

Selon les époques et les régimes politiques, le spectacle prend la forme de la tragédie, du drame ou du vaudeville. En toute hypothèse, on fait fausse route en s’acharnant à inscrire son action dans ces jeux qui détournent des vrais enjeux. « Comment voulez-vous rencontrer pour le plaisir d’un peu de chaleur humaine quelqu’un qui affirme être citoyen, libéral, catholique, Français, Juif, Arabe, bouddhiste, Ukrainien, écologiste, anarchiste, à défaut de se sentir en vie comme il se sent en verve ? », s’interroge Vaneigem. La vérité est dans l’individu, pourvu qu’il affine son animalité. Celui-ci, seul ou en petits groupes éminemment labiles, combattra les bureaucrates et les bureaucraties, en retirant son appui aux autorités, réalisant ainsi le programme de La Boétie, qui, avant tout le monde, avait saisi que le secret du pouvoir résidait dans la passivité des individus consentant à y demeurer soumis. Alors, au lieu d’une économie de survie, on aura un débordement des jouissances pour le plus grand bonheur d’hommes libérés de leurs peurs. Convenons de la force du tableau brossé jusqu’ici et passons à l’exposé de la vision programmatique.

2. Un programme  

Dans un ouvrage récent, « L’Ere des créateurs », Vaneigem récuse le reproche, qui lui est souvent adressé, de prôner une utopie. Selon moi, cet ouvrage qui date de 2002 paraît rompre avec les plus anciens, au nombre desquels il faut ranger la « Déclaration des droits de l’être Humain » (...de 2001 !) où il évoque encore après l’ère de l’économie agraire, du capitalisme mercantiliste, du capitalisme de la production, du capitalisme de consommation, le retour à une économie de cueillette, après un passage transitoire par un capitalisme écologique, respectueux de l’environnement et le régénérant, si nécessaire. A mon humble avis, garantir, grâce à une économie de cueillette, à un monde peuplé de plus de six milliards d’habitants une vie pleine excédant les besoins de la seule survie, dans un contexte de gratuité généralisée, même en profitant des ressources technologiques et scientifiques présentes et à venir, relève de la pure utopie (sans rien dire de ce qui motiverait demain à inventer ni à investir en vue d’expérimenter et de développer ces nouveautés sans l’aiguillon du profit).

Mais, désormais, Vaneigem ne vise plus expressément cet horizon - utopique - d’une économie de cueillette. Si l’on excepte une phrase - une seule de
« L’Ere des créateurs » qui définit celle-ci comme un « brouillon » de la société à venir... , le propos de l’auteur n’est plus irréaliste mais seulement optimiste car on peut aisément parier sur un capitalisme écologique, qui se déploie déjà sous nos yeux et qui - c’est moi qui m’exprime ici - repose sur la seule « valeur » résistant à l’usure du temps : l’intérêt égoïste des participants au processus économique.

Prophétique, Vaneigem envisage le dépassement des désobéissances, révoltes et révolutions pour une recréation des relations sociales, en mobilisant les valeurs portées par l’enfant et la femme. L’aboutissement en sera : « La recréation du corps, le dépassement de l’hédonisme consumériste et la redécouverte du corps comme lieu de jouissance créatrice. »

Daniel Parotte