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 Dialogue


    Jacques Chopineau

 

- Le message chrétien

- Pour l'unité de l'empire

- Œcuménisme à l'ancienne et rapprochements actuels

- Communautés ?

 

   

 

Oecuménisme VS communautarisme ?

 

 

Le message chrétien

L'œcuménisme serait-il en panne ? Ou bien deux conceptions s'opposent-elles : œcuménisme de rassemblement ou de respect des différences ?

Cela fait des siècles que les chrétiens disputent du message chrétien. Nous sommes aujourd'hui bien loin de la grande diversité doctrinale des commencements du christianisme. A moins d'être spécialiste, nous avons même oublié cette diversité -dont témoignent des textes peu connus, des évangiles « apocryphes », des écrits polémiques divers. Depuis le quatrième siècle, le poids des « vérités » dogmatiques n'a cessé d'augmenter.

On sait que l'enseignement de Jésus Christ a précédé largement tout discours dogmatique et que l'obéissance à Jésus va devant l'obéissance au pape ou à un quelconque magistère. Ce que Jésus disait et ce que l'église a dit : est-ce la même chose ? Oui, à en croire les théologiens de telle église ; non, à en croire d'autres théologiens. La « vérité » est un sujet de discussions.

Les racines sont anciennes. Le christianisme, dès le quatrième siècle, a écarté, voire éliminé durement, tout ce qui s'opposait au pouvoir de la « grande église », celle du grand empire romain. Le saint magistère a élaboré, au fil du temps, un formidable édifice dogmatique qui est aujourd'hui devenu une barrière à la diffusion de ce christianisme. Il faut revenir aux origines.

Laissons les cas de ces chrétiens que furent en leur temps Arius, Nestorius ou Priscillien  (premier tué par « l'église » dominante, jugé et exécuté en 386). Mais Joachim de Flore, Giordano Bruno, Maître Eckhart , Martin Luther, Jean Calvin  (Mais aussi S. Castellion ou Michel Servet  -ce dernier ayant été brûlé en terre calviniste, à Genève) ne furent-ils pas des chrétiens ? 

Et, pour nous en tenir à l'époque moderne : Y. Congar ; Hans KĒng ; E. Drewerman ; J. J. Tamayo-Acosta  et bien d'autres… sont-ils moins chrétiens que leurs détracteurs ?

Chacun à sa manière, ils témoignent cependant, même si ce témoignage se manifeste dans une grande diversité d'approches. Leur trait commun est la référence à cet épicentre du grand tremblement de terre qui a nom Jésus. Ajoutons que tous, chacun à sa manière, a eu le malheur de déplaire à l'autorité qui porte le nom d'église.

Il ne s'agit évidemment pas de faire une synthèse de positions parfois impossibles à concilier. Ni de chercher un « accord minimum » ou une plate-forme commune. Laissons aux diplomates ecclésiastiques le soin de négocier au nom des pouvoirs qu'ils représentent.

D'ailleurs, les structures se renforcent, surtout lorsqu'elles tournent à vide. Si nous n'y prenons pas garde : les mots prennent la place des réalités. Une formulation ne devient pas vraie parce qu'elle bien construite. Une tradition ancienne peut être une vieille erreur. Banalités, sans doute, mais qu'il importe de ne pas oublier.

Malgré les partisans d'un « œcuménisme » de rassemblement, les différences ne sont plus des « divisions ». Elles ne doivent pas être effacées, mais respectées. Fini le temps où une « vérité » pouvait être imposée. Le premier pas est celui de la tolérance, dont les siècles passés (surtout le dix-huitième siècle) ont illustré la difficile naissance.

La Réforme du 16ème siècle a été en son temps une tentative pour revenir aux origines, en écartant bien des pesanteurs inutiles. Cette remise à jour conduisait à une rupture de ce qui était encore l'unique institution de salut du monde occidental.

La rupture d'avec l'église d'orient est antérieure (1054 et, surtout, le pillage de Constantinople par les croisés en 1204). Mais avec la Réforme, c'est l'occident lui-même qui est divisé. L'accord d'Augsbourg (1555) consacre pour des siècles une séparation « religieuse » entre, en gros, le nord et le sud de l'Europe occidentale.

Un principe de la Réforme était que l'Ecriture seule est source de vérité (Sola Scriptura). Ni pape, ni tradition, ni magistère humain… ne peuvent lui être opposés.  Ce principe était alors révolutionnaire.

Mais depuis lors ? En fait, ni Trinité, ni « deux natures », ni « sainte mère de Dieu », ne figurent dans les Ecritures. Le malheur de la Réforme est qu'après avoir proclamé, en ce temps-là, des choses justes : elle a ensuite répété les mêmes vérités sans en adapter les termes ; comme si une formulation était intemporelle. La vérité était, semble-t-il, dans les mots qui la définissaient. Encore les réformateurs ne connaissaient-ils ni l'infaillibilité  pontificale, ni l'Immaculée Conception, ni l'Assomption de Marie…

Pour autant, les définitions diverses ne sont pas, en soi, des obstacles. Dans la mesure, du moins, où les tenants de ces « vérités » respectent ceux qui n'ont pas la même approche. Est-on moins frère parce que l'on pense différemment, ou qu'on le dit en d'autres termes ?

Si tel enseignement fait partie de ta démarche chrétienne, tout chrétien se doit de la respecter. L'œcuménisme se situe à un autre niveau : celui du vivre ensemble. Et de chercher, dans toutes les situations ce qui est la volonté de Dieu ou, ce qui revient au même, ce qui donne de faire un pas de plus sur le chemin de la compréhension, de la justice, de la tolérance, du respect de l'autre en ce qu'il est.

Ce qui constitue, par contre, un obstacle c'est le caractère imposé de telle formulation canonique, à l'exclusion de toutes les autres. C'est alors seulement que la fraternité est rendue impossible, brisée par les intransigeances doctrinales. C'est de là que nous venons.

Ce qui est sûr, c'est que si le christianisme ne réforme pas son langage, les églises (toutes les églises) continueront de se vider. Il s'agit donc pas d'une « mise au goût du jour », mais d'une réforme en profondeur. Revenir aux sources ; reprendre à frais nouveaux ces vieux débats dont on a cru être débarrassé par des mesures autoritaires.

On n'envisage pas ici, évidemment, une sorte de syncrétisme doctrinal, mais le respect des différences, ces différences qui ne sont plus, répétons-le, des « divisions », engendreuses d'exclusions.

Pour l'unité de l'empire

Aux temps de l'empire, jadis, les choses étaient claires. Un empire veut une vérité unique. Une formulation admise par tous, de gré ou de force. Mais l'empire est mort. Dans une démocratie : toutes les opinions sont représentées. Les temps sont changés ! Il y a une sorte de nostalgie impériale dans le désir de formulations uniques. Certes, un empire ne peut admettre que le pouvoir soit d'un bord différent de celui de la vérité. La cohérence de l'empire exigeait qu'une seule vérité y soit d'usage. Car c'est bien de pouvoir qu'il s'agit, en définitive.

On l'a bien vu lorsque l'empereur Constantin, ayant fait du christianisme la religion de l'empire, convoquait le concile de Nicée (325). Il voulait (ce qui fut fait par les « pères » conciliaires) qu'une seule « vérité » fût proclamée. L'empire avait besoin d'une vérité sur laquelle il pourrait s'appuyer.

En même temps, de persécutés qu'ils étaient au siècle précédent, les chrétiens sont devenus persécuteurs. D'autant que le paganisme était désormais interdit. Et tous les fonctionnaires de l'empire sont devenus « chrétiens ». La puissance de l'empire jouait désormais en faveur des chrétiens.

En sorte que l'évêque de Rome pouvait reprendre le rôle central exercé jadis par le pontifex maximus, autorité religieuse suprême, au temps de l'empire païen. Le pontificat que nous connaissons était en marche…

Nicée nous a valu, entre autres formulations, le fameux « symbole de Nicée » dont presque plus personne aujourd'hui ne comprend la langue philosophique. Un petit livre récent, publié par un scientifique de haut niveau (A. Jacquard), reprend point par point le texte de ce symbole et exprime, certes, mieux que ne le ferait un théologien, ses incompréhensions d'homme moderne.

Nicée est une épreuve pour beaucoup de modernes. Mais il faut en dire autant du deuxième concile « œcuménique » tenu à Constantinople en 381. Cette fois, c'est le dogme de la Trinité qui est proclamé. Ne pas adhérer aujourd'hui à cette définition compliquée signifie pour beaucoup l'exclusion de la plupart des christianismes de nos pays. Bien que cette doctrine soit incomprise des monothéistes musulmans et juifs. Et que de nombreux chrétiens la répètent sans la comprendre.

La série des exclusions se poursuit avec le troisième concile (Ephèse, 431) contre Nestorius qui pensait que Marie, mère de Jésus, n'était pas « mère de Dieu ». Vint le quatrième concile (Chalcédoine, 451) contre les monophysites.

Les bases de la religion chrétienne étaient fondées pour des siècles. Ne viendront que des compléments et explicitations qui, le plus souvent, sont des conséquences logiques tirées des postulats précédents. C'est à une telle tâche que beaucoup de théologiens se sont attelés, au fil des siècles, avec talent et conviction. Au point que ces formulations sont souvent, aujourd'hui, appelées «la foi », même si elles sont devenues proprement inintelligibles.

Cette époque impériale est aussi le début d'une longue histoire des répressions qui marquent le christianisme officiel. La fin du quatrième siècle est d'ailleurs une rupture impressionnante d'avec le christianisme des catacombes. Les chrétiens prennent partout le pouvoir dans l'empire.

Les conséquences sont parfois tragiques. Rappelons l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie (388), la destruction du temple d'Apamée (390), les chrétiens d'Alexandrie qui pillent et détruisent le temple de Sérapis (391), la suppression des jeux olympiques (concile d'Hippone 393), la peine de mort décrétée contre qui sacrifient aux dieux paîens (394), même peine contre les détenteurs d'ouvrages hérétiques (398), l'ordre de destruction des temples paîens qui existent dans les campagnes (399, aggravé en 435 pour les temples paîens subsistants encore) etc…

Ce n'est que le début d'une longue liste d'intolérances. Rappelons le meurtre, exécuté par des « chrétiens » fanatiques, de la célèbre mathématicienne Hypathie à Alexandrie (415). Bien d'autres crimes seront commis par la suite. La différence était devenue intolérable. Les siècles suivants seront dans la suite logique des commencements intolérants de l'église triomphante.

Il est vain de penser que ces intolérances longuement répétées peuvent être oubliées. Il ne s'agit pas de rouvrir des plaies, mais de se poser des questions sur ce qui les a causées. En même temps, il est vain de penser que les formulations « canoniques » de cette église resteront toujours intangibles et indiscutées.

Le pouvoir impérial a, jadis, voulu ces « vérités ». Les monarchies absolues ont pris le relais de cette prétention. De nos jours, cependant, un pouvoir nouveau (démocratiquement élu et informé par les sciences humaines) en impose, peu à peu, d'autres -dans une forme nouvelle. Le temps n'est plus aux exclusions, aux anathèmes, aux ruptures, aux différences vécues comme des « divisions » à combattre. Et, certes, l'histoire est pleine de ces accidents.

Un exemple bien (?) connu, en France, a été cet édit « perpétuel » de Nantes qui fut révoqué par Louis XIV. Pouvait-on avoir, en France, au temps de monarchie dite « absolue », une autre religion que celle du roi ? La réponse est connue. L'édit de Fontainebleau (1685) est une des dates sombres de l'histoire de France. Les protestants ont vécu en ce temps-là comme des réprouvés, pourchassés, opprimés, raillés….. Surtout s'ils ne pouvaient quitter ce royaume de France. Mais les fugitifs purent être réfugiés et accueillis, en Allemagne, en Hollande, en Suisse… pour le plus grand bien des pays accueillants.

Œcuménisme à l'ancienne et nouvelles perspectives

Par chance, les positions dogmatiques ne sont plus au cœur du débat actuel. Un monde multiculturel et multireligieux n'est pas le terrain où peuvent se maintenir des débats sur les sources, les origines, les principes, les pouvoirs anciens. L'arsenal des recettes anciennes n'a plus de réponses péremptoires à proposer à un monde changé. Les magistères inspirés ne sont plus de saison et ce qu'ils énoncent ne concerne qu'une faible partie de la population. Et même, de plus en plus faible…

Par contre, les questions posées par les combats actuels en faveur des  masses pauvres, pour la transformation des rapports entre pays riches et pays pauvres, pour que soit entendu le cri de la terre et de ses habitants…  Voilà des questions que les siècles anciens n'imaginaient pas, mais que les modernes devront résoudre.

En ces questions, beaucoup seront inspirés, éclairés, par l'enseignement du Jésus des Evangiles. Directement et librement. Sans toujours devoir répéter des enseignements appris jadis. Sauf si ces enseignements éclairent notre action présente, notre prière actuelle, nos choix.

Autres temps, autres mœurs. Les anciennes luttes ont fait place à un œcuménisme de rassemblement de tous les chrétiens dans une seule communion. C'est un fantasme qui est parfois appelé « œcuménisme » : « oublions ce qui nous divise et rassemblons-nous…. ».

C'est là une erreur compréhensible au regard des luttes passées. Mais un tel rassemblement relèverait, aujourd'hui, d'une erreur fondamentale de jugement. Ce serait d'ailleurs (pour les protestants) faire bon marché de la Réformation. Et ce serait fournir des arguments à ceux qui rêvent d'un retour au bercail (romain) de tous les « frères séparés », derrière une seule bannière. Le qualificatif même de « séparé » est étonnant. « Séparé » de la vérité ? Non, mais : « séparé » de Rome. Quel est alors le sens du mot « œcuménisme » ? 

Témoin, cet épisode d'un pape (Paul VI) qui, lors d'une visite au Conseil Oecuméniques des églises (à Genève), eut cette parole d'entrée : « Je suis Pierre »  (sum Petrus). Autrement dit : Vous, toutes les églises du monde, devriez rejoindre la seule vraie église, celle de Rome.

Certes, la formule serait aujourd'hui impossible dans ces termes, après le concile de Vatican II, lequel a ouvert quelques portes. Il conviendrait cependant de se poser des questions sur ce genre d'« œcuménisme » qui garde encore des partisans…

Bien sûr, face à une désaffection quasi générale, il est compréhensible que quelques uns pensent à réunir les petits troupeaux pour n'en former qu'un seul. D'autant que cet œcuménisme de rassemblement faisait suite à des luttes parfois terribles. En ce sens, c'était un progrès évident. De là, aujourd'hui, les grandes manœuvres et les arrière-pensées de plusieurs. Soyons clairs : un tel « rassemblement » sous la même houlette n'aura jamais lieu, sauf cas individuels, en soi respectables.

Par parenthèse, toutes les églises (sauf l'église romaine) sont réunies au sein d'un « Conseil īcuménique des Eglises ». Il s'agit d'un « conseil » (permanent), et non d'un « concile » (convoqué). Et il s'agit d'un organe de travail qui reste respectueux des diversités. Chacune des églises reste ce qu'elle : aucun prosélytisme n'a cours. Un œcuménisme de rassemblement n'est un rêve que pour ceux qui disent « unité » en pensant « uniformité » et « retour au bercail ».

L'œcuménisme nouveau se situe à un tout autre niveau. Au plan des personnes, et non au plan dogmatique ou institutionnel. La doctrine n'est pas la foi. Il y a bien une manière catholique de marcher vers le christianisme. Mais il y a aussi une manière orthodoxe, une manière luthérienne ou réformée ou anglicane etc… En l'occurrence, l'essentiel n'est pas de savoir d'où nous venons, mais où nous allons. La même source a donné naissance à plusieurs torrents, lesquels se rejoindront dans la grande plaine où vivent tous les hommes. Le chemin du respect des différences est sans doute encore long, mais il n'en existe pas d'autre.

Cela n'empêchera pas tel groupe dit « œcuménique » (surtout jeune) d'apprendre à se connaître, à vivre ensemble une expérience nouvelle, à servir…. Pour autant, les traditions différentes, comme des langues sont différentes, ne seront pas effacées.

Toutes les options dogmatiques sont relatives, liées qu'elles sont à l'histoire de leur surgissement. Et il ne s'agit pas ici de « communion au rabais », comme certains le disent, pas plus qu'il n'est question de « brader » l'essentiel pour trouver un accord minimum.  Ce serait là une piètre conception de l'œcuménisme, pire encore qu'un « retour au bercail ». Il s'agit de faire droit, en les respectant, aux différences.

Le monde dans lequel nous vivons amène même à se demander si cette  « ouverture au monde » ne pourrait pas être étendue à d'autres « croyants » musulmans ou juifs.

Et -dans un autre moment, peut-être- cette ouverture devrait sans doute s'étendre aussi à toutes les personnes sincères, soucieuses de justice et de vérité. Même si elles ne se réclament pas d'une tradition religieuse.

Bien sûr ce nouvel œcuménisme prendra du temps pour commencer réellement, sur une grande échelle (des groupes actuels montrent la voie, mais ils sont encore rares).

Le premier pas serait d'accueillir fraternellement la nombreuse communauté musulmane de nos pays. Non pour en faire des chrétiens, évidemment, mais pour partager, pour rencontrer, pour connaître… d'autres approches, d'autres manières d'être.

Le respect de l'autre, dans sa différence, est le premier pas de la tolérance. Dans la société qui se construit, il s'agit là d'une nécessité proprement incontournable. Saurons-nous faire ces pas ? Le feu (du futur) couve sous les cendres, mais les cendres (du passé) risquent toujours de l'étouffer.

Communautés ?

Un devoir pour tous les chrétiens est de parler juste. Pour cela, il faut écarter les « à-peu-près » et les « vérités » de répétitions. Parler vrai, dans toute la mesure de notre compréhension.

Il faut ainsi refuser l'amalgame « Islam-islamisme », il convient d'écarter la confusion « communauté-communautarisme ». Amalgame et confusion sont cependant courants et empêchent, aujourd'hui,  d'y voir plus clair dans le débat « laîcité-religion ».

Nous faisons tous partie de plusieurs communautés : familiale, politique, ethnique, régionale, professionnelle, philosophique ou religieuse….. Le problème ne se pose que lorsque aucune entité ne fédère, rassemble, intègre… ces communautés.

Ainsi, autrefois, tel ouvrier, communiste, patriote pouvait être, en quantité de domaines, opposé à tel officier supérieur qui avait de toutes autres origines et convictions. Mais en temps de guerre : tous deux étaient unis par le même amour de ce qu'on appelait « la patrie ». Ou encore  (l'un et l'autre cas me sont connus), tel membre de la  « Cagoule » (ancien mouvement d'extrême droite où l'on criait souvent : « mort aux juifs ») a pu combattre, dans la résistance aux côtés d'un résistant juif : l'amour d'une même patrie les unissait.

Il se trouve que ce qu'on appelait jadis « patrie » n'existe plus guère -surtout pour les plus jeunes d'entre nous. Et une « patrie » européenne n'existe pas. « Pas encore », diront les optimistes.

On verra donc se multiplier les revendications ethniques, régionales, religieuses etc… Et même des bandes et des maffias. Pourquoi ? C'est que l'homme a besoin de se sentir membre d'une famille, d'une communauté qu'il connaît et qui le reconnaît.

Bien des communautés existent dans un pays comme les Etats-Unis. Non seulement un petit nombre de riches et de grandes masses pauvres, mais aussi des communautés définies par les origines nationales (irlandais, italiens, polonais…), « raciales » (les noirs, les asiatiques), culturelles (les hispanophones) ou religieuses (les musulmans). Mais, dans tous les cas, une même patrie et un même drapeau sont le bien de tous. Dès lors, les communautés ne sont guère senties comme un problème. Les problèmes ne pourraient commencer que si l'appartenance à la même nation passait au second plan.

Mais par contre, là où l'état central se détisse et se délite, de nouvelles solidarités sont appelées à s'affirmer. C'est alors la montée des communautarismes, lesquels traduisent un désir d'identité.

C'est ce qui est justement craint dans cette Europe invertébrée. Nous ne sommes d'ailleurs qu'au début d'un large processus qui donnera naissance à des revendications identitaires diverses.

On a vu le cas lorsque dans l'ex Russie soviétique disparue, on a vu prospérer les maffias à l'intérieur et les revendications ethnico-religieuses aux frontières. Le nouveau régime russe doit affronter les deux : ce qu'il fait, en bien ou en mal.

Ainsi se survit l'empire. Je suis le plus fort, donc : j'ai raison ! La loi de l'empire ne peut être scindée. Sinon, c'est l'empire même qui serait divisé ! D'ailleurs, même si elle est dure, une mauvaise loi est préférable à l'absence de toute loi. Malheur aux déviants !

Et si la loi commençait par la tolérance ? N'est-ce pas cela la fraternité ? La seule limite est, évidemment, cet « ordre public », sans lequel aucune société ne peut subsister. Mais, dans une démocratie, hormis cette frontière, le respect de l'autre dans sa différence est la seule exigence. Pourtant, sans fraternité supérieure (une même constitution, une même patrie…), cette exigence est un rêve irréalisable.  Les attitudes religieuses sont aussi à la mesure de notre intelligence du monde.

Tel est l'horizon « œcuménique » vers lequel nous voulons marcher. Tant au plan « politique » qu'au plan « religieux. S'enfermer dans une « vérité » dogmatique exclusive serait aussi absurde que de s'ignorer lorsqu'on est voisins ! Or les voisins d'aujourd'hui ne sont pas les voisins d'hier. Dans le nouvel état du monde : montre-moi ta vérité en la vivant, non en t'abritant derrière elle. Tradition n'est pas répétition.

Jacques Chopineau, Genappe, 15 janvier 2004 


          

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