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 Dialogue


    Daniel Parotte

 

Juriste athée

 

   


Les philosophes laïques contemporains
et l'amour

 

 

Un philosophe contemporain jouit d'une grande notoriété dans le monde des laïques aujourd'hui quand il s'agit de penser la morale et spécialement cette dimension si souvent confisquée par le christianisme: l'amour. André Comte-Sponville semble réussir la gageure de faire de ce prescrit une règle cardinale de la laïcité où elle revêtirait même un caractère authentiquement moral, si l'on réserve ce qualificatif au mouvement strictement désintéressé, s'agît-il même de la satisfaction du devoir accompli. En effet, accomplie dans une optique religieuse, la démarche lui paraît procéder d'une crainte ou d'une espérance par rapport à un châtiment ou à une récompense terrestres ou situés dans un au-delà qui n'est hypothétique que pour ceux qui n'y sont pas réceptifs.

Reprenant des notions anciennes, l'auteur distingue en fait trois types d'amour: l'eros ou l'amour sexuel; la philia, joie naissant de savoir que l'autre existe, et l'agapè, qui est le seul qui mérite vraiment son nom, il s'adresse à tous indistinctement en tant qu'ils sont êtres humains et il doit être pratiqué à leur égard, sans exclusion d'aucune sorte puisqu'il faut même le prodiguer à ses ennemis.

Luc Ferry partage ce point de vue au départ d'une approche également laïque même s'il se montre sensiblement plus gagné par le spiritualisme que ne déclare l'être, à ce jour, Comte-Sponville.

Cette conjonction de deux philosophes réputés tracerait-elle les contours d'une morale laïque unique ou du moins en constituerait-elle un commun dénominateur en dehors duquel il n'y aurait pas place pour d'autres expressions des valeurs laïques ? On pourrait avoir cette impression mais il n'en est rien. Si cette approche commune séduit bien des laïques, il importe de ne pas y voir un chemin obligé en dehors duquel il n'y aurait qu'errance voire erreur.

Il faut toujours soumettre à examen critique tous les prescrits moraux tirés des textes considérés comme sacrés dans les diverses religions et plus spécialement dans le christianisme. Sans doute alors qu'on n'y adhère pas, on peut, bien qu'on n'y soit pas obligé, reprendre l'héritage moral. Mais on doit se défier de ces penseurs libres exaministes qui n'ont rien de plus empressé que de rejeter tout fondement religieux...pour, ensuite, s'ingénier à donner une nouvelle légitimité aux antiques prescrits, prolongeant ainsi l'oecuménisme en dehors de sa sphère naturelle.

Sans doute, nombre d'entre de ces directives ont démontré leur utilité aux plans individuel et social et il ne paraît dès lors pas opportun de les écarter parce qu'elles sont aussi édictées par des textes faisant autorité pour les croyants. Mais s'agissant de l'amour, on voudrait appeler à plus de méfiance car qu'est cette vertu prêchée dans les Évangiles et, peu ou prou, dans les catéchismes successifs d'une Église dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle a une curieuse façon de la pratiquer, une façon pour directive si l'on songe au trop fameux « Compelle intrare » et au peu de souci des corps dont témoigne l'amour extrême que la Sainte Inquisition porta aux âmes et à leur salut au prix de la mortification de l'enveloppe charnelle.

On concédera volontiers qu'une idée généreuse peut se trouver travestie dans la pratique, c'est là une antienne qui, encore dans un passé récent -mais est-ce vraiment dans le passé- a prétendu excuser le marxisme doctrinal des méfaits du communisme réel. Cela veut seulement dire qu'il est possible de justifier les mêmes actes par amour ou esprit « mauvais » si l'on abandonne à celui qui agit le soin et le privilège de dire de quelle intention son geste procède. Au rebours, dans mon optique, c'est chacun qui définit en fonction de ce qu'il juge bon pour lui ce qu'il attend des autres et ce qu'il leur fera.

Dans cette optique, l'amour -si on veut continuer à user de ce mot- consiste à faire à autrui ce que ce dernier désire, comme il le désire, aux conditions qu'il détermine. Il est évident qu'ainsi défini, de manière aussi éminemment subjective, l'altruisme -terme que je préfère car moins affecté de notations passionnelles que le terme amour- ne peut se pratiquer inconditionnellement vis-à-vis de tout un chacun. Il y a nécessairement élection et hiérarchie.

C'est ici que l'on rencontre l'œuvre d'un autre laïque qui se revendique de la philosophie hédoniste mais qui n'a pas droit aux mêmes honneurs que ses confrères. Il s'agit de Michel Onfray qui, dans une langue alerte, charpentée mais toujours très précise, fait l'éloge d'une philosophie morale préférant la virtu "la force vitale" à la vertu, dans une filiation qui l'unit notamment au cynisme antique et à Nietzsche.

Il considère que chacun d'entre nous constitue le point de référence, l'épicentre de cercles concentriques, sans cesse plus lointains sur lesquels prennent place les autres dans une plus ou moins grande proximité selon qu'ils nous sont plus ou moins chers ou carrément hostiles. L'amour ou l'amitié ne sont pas consentis inconditionnellement ni en même quantité à tous. Ils sont fonction de la réciprocité du plaisir donné et reçu de part et d'autre. En un mot, c'est fonction de notre intérêt qui sait qu'il ne sera jamais si sûrement satisfait que dans la mesure où l'on aura eu soin de celui de l'autre.

Cette théorie des cercles concentrique évoque irrésistiblement la parabole de Jean-Marie Le Pen, déclarant préférer son fils à son frère, son frère à son cousin, son cousin à son voisin et ainsi de suite. C'est en réalité bien plus substantiellement différent que ne pourrait le faire croire une analyse superficielle car là où il y a norme et, fût-ce en un sens paradoxal, morale dans le chef du leader du parti nationaliste français, il y a élection individuelle sans souci de se lier par des critères dans la pensée de Michel Onfray, à laquelle je me rallie sur ce point bien particulier.

Pourquoi, en effet, faudrait-il universaliser d'autre règle que celle qui dirait qu'en toute circonstance, il convient de se laisser guider par le souci de son intérêt, après s'être au mieux enquis de son optimum et s'être mis dans les conditions les meilleures possibles pour pouvoir se déterminer et agir en conséquence. Les autres règles morales -et son adhésion à l'hédonisme lui en impose- peuvent sans doute illustrer la directive que je me donne plus que je n'entends la suggérer au lecteur mais combien souvent ne sont-elles pas un écran entre l'appréhension de nos intérêts et des moyens dont nous disposons pour les satisfaire et la mise en œuvre effective d'une stratégie visant à cette concrétisation.

Si l'on donne à l'amour un champ à ce point large qu'il se confond pratiquement avec le champ des relations avec autrui, il faut convenir qu'il englobe toute la morale en tant qu'elle se préoccupe de celles-ci, demeurant excepté le domaine de la conduite que l'on se doit à soi-même ou, pour certains, à Dieu, indépendamment de la figure de l'autre. A une morale d'exigence, se substituerait une approche qui ne se peut plus qualifier de morale selon les canons classiques parce qu'elle fait fond sur l'adversaire éternel de tous les systèmes éthiques: l'égoïsme ou l'égocentrisme ou, ce qui est déjà mieux porté, l'individualisme.

Comme beaucoup de bons esprits, je voudrais que vous réalisiez que tous nos actes volontaires, nous ne les accomplissons qu'en fonction de ce que nous croyons être notre intérêt. Sans doute ne faut-il pas réduire ce dernier terme à sa version strictement matérialiste au sens péjoratif du mot, lors même que, pour moi, ce sens n'est pas péjoratif par lui-même en tant qu'il est l'une des multiples branches du possible. Le sens péjoratif n'advient que quand on feint de croire que cette branche est la seule, alors que l'intérêt égoïste peut se porter sur l'art, la contemplation, la mystique...ou le secours des malheureux car l'altruisme n'est qu'une forme d'égoïsme parmi d'autres, celui qui s'y livre retirant des satisfactions diverses qui vont de la reconnaissance, à la promesse du salut éternel en passant par la satisfaction de ne pas avoir honte de son abstention, les motivations étant d'ailleurs en nombre infini ou en tout cas indéfini.

Revenons à Michel Onfray qui trouve des termes tout à la fois simples et justes pour montrer l'absurdité de l'agapè indifférenciée comme l'entendent Jésus et, à s'y méprendre, André Comte-Sponville :
« Le prochain du christianisme, c'est tout un chacun, qui que ce soit pourvu qu'il soit une créature de Dieu (Comte-Sponville ne poserait pas cette condition, puisqu'il n'est pas chrétien): un fanatique de guillotine sous la Terreur, un tireur d'élite dans les troupes de Thiers, un fasciste italien pratiquant la torture, un bolchevique réglant le problème de la collectivisation des terres par une balle dans la nuque, un nazi opérant dans les couloirs des chambres à gaz, un collaborateur adhérant à la milice de Pétain, qui jouit d 'énucléer les résistants avant de coudre des hannetons dans le globe oculaire des suppliciés. C'est aussi un tortionnaire d'enfants, un terroriste sans foi ni loi, un violeur de femmes, un fanatique de violence pure, un apologiste des holocaustes, un révisionniste, un exploiteur cynique, un amateur de purification ethnique. La liste pourrait être longue [...] En tant que tels je devrais les aimer comme moi-même, pour l 'amour de Dieu. [...L'autre] peut bien être le prototype du personnage immonde, insupportable, haïssable, il peut recourir en permanence à la haine, au mépris, à la violence, il peut vouloir mon anéantissement, ma destruction -et je devrais l'aimer ? D'abord j'en suis incapable. Ensuite, je ne le veux pas. Mieux personne n'en est capable, à moins d'être déjà mort, à moins d'avoir déjà nié en soi toutes les passions, d'avoir transformé son âme en machine neutre, glacée et d'avoir fait de son corps une tombe plus froide que n'importe quel tombeau ».

Peu d'esprits sincères s'écarteront de cette analyse à moins d'avoir atteint la sainteté ou, à tout le moins, le détachement célébré par le Bouddha. Ce que beaucoup peuvent entreprendre c'est non pas tant de pratiquer cet amour inconditionnel et équanime du prochain que d'adopter un comportement aussi proche que possible de celui qui serait le leur s'ils étaient mus par ce sentiment. Mais alors, comme le note Comte-Sponville, nous sommes à nouveau dans l'ordre du « comme si », autrement dit dans l'ordre de la morale, qui se distingue de l'amour authentique qui est vertu, comme l'avare qui se force à donner ne doit pas être confondu avec le généreux.

Mais si nous sommes dans le domaine de la morale et non de la vertu, qualité seule intrinsèque à l'être, il faut convaincre puisqu'il s'agira de déterminer à faire le bon choix . Convenons que les raisons évoquées un peu plus haut par Onfray semblent bien plus convaincantes qu'une large pratique de l'agapè pour qui ne se sent pas de vocation particulière au martyre.

Pour ceux qui, comme moi, se défient de l'apparente générosité des religions qui abrite si commodément des comportements qui apparaissent comme rigoureusement antinomiques aux yeux de mécréants aux capacités dialectiques rudimentaires, pardon, imperméables aux subtilités de l'herméneutique et rebutés par la casuistique et qui craignent que les morales de tous poils même laïques, n'en soient que les ultimes ( ? ) avatars, il ne reste qu'à s'en remettre au droit et à participer à son élaboration par les processus démocratiques là où ils existent, sans jamais négliger la voie judiciaire puisque le justiciable peut amener les juges à appliquer le droit mais, ce faisant, aussi à le dire, ce qui est le créer dans une certaine mesure.

C'est donc par un appel à la lucidité et à la vigilance individuelle ainsi qu'à l'action citoyenne que je propose de régler les rapports entre individus là où d'aucuns se réfèrent à un amour s'adressant à tous, dans la sphère des philosophes idéalistes, ou à ceux que l'on en juge dignes, si l'on est plutôt hédoniste.

À vous de choisir.

Daniel Parotte, Vivre 97/2  

 


          

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