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 Les chroniques



    Jean-Paul Sorg

 

- Grande (ou petite ?) querelle politico-théologique
- Dialogue, et non synthèse
- Héritage et présence de
l'islam

- Principe d'indétermination ?
- « Omnis determinatio est negatio »
- La nationalité
- Le premier axiome de l'esprit
- L'Europe est une réalité inachevée
- La notion même d'héritage
- Conclusion

 

   

(1) formulation retenue par les rédacteurs de la Convention sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing

(2) les protestants "réformés", et non les "évangéliques". NDLR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(3) Il est vrai qu'on ne se définit jamais avec autant de netteté qu'en s'opposant, que par les ruptures et les guerres, les victoires remportées.

 


L'héritage européen

 

 

Grande (ou petite ?) querelle politico-théologique

Faut-il se contenter d'invoquer, dans le préambule de la Constitution européenne, les « héritages culturels, religieux et humanistes » de l'Europe (1) ou faudrait-il se montrer plus précis et ne pas craindre de mentionner nommément le christianisme ? Les catholiques d'Europe, mobilisés par le Vatican, y inclinent. Les protestants (2), dans leur ensemble, estiment qu'il serait sage de s'en tenir à la formule proposée. Sans doute est-elle des plus vagues. Elle est prudente, diplomatique. Une vertu, en la situation. Vertu de la diplomatie. Fadeur de la diplomatie.

Les deux termes retenus : « religieux » et « humaniste » se font pendant et s'équilibrent. Idoles de faïence ! Leur adition devrait satisfaire ceux qui croient en Dieu et les autres, qui croient en l'homme sans Dieu. Que nul ne se sente ignoré. Bien. Mais pourquoi ne pas parler clairement d'un héritage philosophique, d'antique origine grecque, plutôt qu'« humaniste » ? Pourquoi noyer la philosophie dans les eaux douces d'un humanisme « sans rivages », sans contours historiques ? Et le christianisme dans l'océan du « religieux », réalité anthropologique universelle ?

Un préambule doit offrir des dénominateurs communs. Dès que l'on cherche à préciser, à spécifier, les difficultés commencent, la pensée s'éveille et se met à… tourner, à tergiverser, au lieu d'avancer droit.

Dialogue, et non synthèse  

Si nous voulons reconnaître que sous le couvert du « religieux » il s'agit d'un héritage spécifiquement chrétien, se manifestera aussitôt le besoin de compléter et juif. Notre héritage commun est judéo-chrétien. N'oublions pas nos frères, et ancêtres, les Juifs. Bien sûr, mais les considérons-nous comme frères en nous ou à côté de nous ? Le trait d'union de « judéo-chrétien », si commode, devenu une habitude, et si généreusement apparemment, cache en réalité un rapt et des prétentions illégitimes. À juste titre, des philosophes juifs du XXe siècle (comme Levinas) ont refusé avec énergie que le judaïsme soit considéré par leurs « frères chrétiens » comme un « balbutiement » du christianisme. La religion de Jésus représenterait alors un parachèvement, un accomplissement de la religion de Moïse. Non, ce n'est pas ainsi que l'histoire doit être racontée, comme si elle allait sûrement du moindre au plus, jusqu'au meilleur, jusqu'à la plénitude.

La reconnaissance de la dette des chrétiens envers le judaïsme, leur conscience de l'enracinement du Nouveau Testament dans ce qu'ils appellent l'« Ancien », la somme théologico-historique que leur Bible constitue – de la Genèse à l'Apocalypse – tout cela ne les autorise pas à proclamer, et unilatéralement, l'union. Si l'union fraternelle est souhaitable, si elle est un but, elle ne s'atteint pas dans une synthèse, mais s'éprouve dans le dialogue. Bienfaisant dialogue interreligieux en général, et judéo-chrétien en particulier, comme « la vie même de la vérité ». « Le dialogue vit de son ouverture même, de la présence désirée de l'interlocuteur » (Levinas, Difficile liberté).

En insistant sur l'héritage « chrétien » de la civilisation européenne, on ne voudrait pas donner l'impression qu'on exclut l'héritage juif. D'où l'usage du trait d'union de « judéo-chrétien ». Mais qu'il soit clair que ce trait (simple artifice typographique) vaut ici pour désigner un dialogue, face à face, entre deux interlocuteurs égaux, non pour signifier une union fusionnelle prise, par anticipation, pour une réalité historique.

Il est pathétique de voir qu'après guerre et déjà avant (dans l'entre-deux-guerres) des penseurs du judaïsme, comme Martin Buber et Emmanuel Levinas, se sont attachés à développer une philosophie du dialogue et de l'amitié, tandis que les théologiens chrétiens – avec leur penchant invétéré pour l'œcuménisme – continuaient à raisonner en termes d'union et de totalisation, s'obstinant dans leur utopie d'une union finale qui serait la restauration de l'unité primitive perdue. Leur schéma de pensée demeurait hégélien. Le schéma hégélien des trois temps est un décalque de l'eschatologie chrétienne. Dans cette perspective, le dialogue n'est pas appréhendé et pratiqué comme « vie de la vérité dans l'examen des différences ». Il apparaît seulement comme un moment et un moteur du devenir qui va vers l'union attendue, l'embrassement, l'embrassade au point oméga.

Héritage et présence de l'islam  

En distinguant dans l'héritage appelé « religieux » la part judéo-chrétienne, n'oublie-t-on pas une part musulmane ? On peut la juger minime. La justice, l'exactitude historique nous oblige néanmoins à l'examiner et à la peser.

L'Europe a bénéficié un temps des lumières de l'Islam et de sa rationalité théologique supérieure. Ses philosophes (ne serait-ce que d'Avicenne en Orient à Averroès en Occident) avaient recueilli et transmis par la langue arabe une part importante de la littérature et du savoir grecs.

L'Espagne a été musulmane pendant cinq siècles. Et après la Reconsquista, le roi de Castille Alphonse le Sage (1252-1284) s'entoura encore de philosophes et de poètes appartenant aux « trois monothéismes ». À l'Est, l'empire ottoman s'étendit au XVIe siècle jusqu'aux portes de Vienne, assiégée par les troupes de Soliman le Magnifique en 1529. Érasme lui-même, le doux, le pacifiste Érasme, ne put répondre par la négative à la question qu'un de ses disciples, Johan Rinck de Cologne, lui posa : "Faut-il ou non faire la guerre aux Turcs ?". Il l'estima nécessaire, en tant que résistance, légitime défense, toutes les tentatives de compromis ayant échoué, mais il supplia qu'elle soit conduite sans passions, sans injustices. Vœu pieux.

Quand le long du XVIIIe siècle, l'empire ottoman déclina et reflua, une partie de la péninsule balkanique resta « néanmoins » musulmane : ainsi des pays comme l'Albanie, le Kosovo, la Bosnie, dont nous avons redécouvert dramatiquement l'histoire et la culture ces quinze dernières années suite à l'éclatement de la Yougoslavie. Plusieurs peuples « européens » des Balkans avaient en effet accueilli l'Islam avec faveur et ils l'ont volontairement conservé. À leurs yeux, la religion de Mahomet avait sur le christianisme l'avantage de la simplicité et d'une forme de rationalité. Elle offrait un monothéisme strict, sans autre idolâtrie, sans arguties théologiques sur la Trinité ou sur la double nature, humaine et divine, de Jésus. Et elle instituait des pratiques claires, prières et jeûnes et pèlerinage, sans le surnaturel de l'eucharistie.

Centrée sur Rome, l'Europe « occidentale » – à travers son moyen âge et sa renaissance – n'a dû cesser de s'affirmer et de se raffermir comme chrétienne dans l'opposition armée à un Islam conquérant et culturellement brillant. Elle n'a pas seulement défendu son territoire, comme à Poitiers (732), elle a attaqué en croisade jusqu'à Jérusalem, conquise (ou reconquise) en 1099 par les Francs. En tout, huit croisades (de 1096, départ de la première, à 1272) auront ponctué la lutte épique, la sainte lutte, de l'Europe occidentale contre les « impies » musulmans.

Sur le plan intellectuel, au sein des universités, à Paris et à Oxford, la lutte se prolongeait. L'averroïsme – avec ce qu'il transmettait de la philosophie d'Aristote, fut solennellement condamné par l'épiscopat en 1277, soit cinq ans après la dernière croisade. Était rejetée expressément la doctrine de la double vérité. On ne saurait accepter la cohabitation d'une vérité philosophique, purement rationnelle, et d'une vérité théologique,issue de la révélation. Sinon, dans une logique aussi molle, qui sait si l'on ne viendrait pas à tolérer une vérité à l'Islam à côté de la vérité chrétienne ? Hérésie ! Il ne faut pas que l'idée de double vérité conduise à un tel relativisme, un tel irénisme, qui affaiblirait les convictions et minerait l'institution religieuse de l'intérieur.

Principe d'indétermination ?  

En réactualisant l'idée de croisade, on a pu être tenté, et certains pourraient l'être encore, de fonder là l'identité de l'Europe, de la fixer comme identité chrétienne (3). Mais l'histoire n'est pas si bonne conseillère. Elle ne dicte rien par elle-même. La voix de la sagesse nous recommande aujourd'hui d'éviter les définitions qui enferment et fâchent.

Le Ministre français des Affaires Etrangères, Michel Barnier, l'a dit tranquillement : l'Union européenne n'est pas « un club judéo-chrétien ». Cette formule qui paraît leste exprime en sa négation la nouvelle et difficile philosophie de l'Europe, une nouvelle « ontologie » politique en ce sens qu'elle briserait avec l'antique logique - de l'action politique – selon laquelle
« il n'existe pas de politique sans ennemi.» (Carl Schmitt). Pas d'affirmation de soi, d'existence même, sans opposition à un ennemi mortel « hérité » ou nouveau.

Plus profondément encore, la philosophie " irénique » de l'Europe unie - qui au fond d'elle même répugne à constituer une puissance (défensive et forcément agressive) – briserait avec l'élémentaire logique dialectique qui postule que « toute détermination est négation » et son corollaire : « les négations sont les seules déterminations possibles ». Paradoxe à envisager : tel être se détermine par son indétermination même, son indéfinition !
   Qu'est-ce que l'Europe ?
   Quelle civilisation ?
   Quelle religion ?
   Réponse : « L'Europe n'est pas un club judéo-chrétien ».

   Point final ?
L'Europe n'est pas seulement, uniquement, un marché, un bloc économique. L'Europe n'est rien de tout ce qu'on peut dire d'elle. Un être collectif sans qualités ? « Ohne Eigenschaften » ?

De même que les théologiens, dans l'incapacité de dire la nature de Dieu ont inventé la théologie négative, de même on se résignera à adopter pour l'Europe une politologie négative.
Où y aurait-il motif de s'en réjouir ? L'inappropriation du principe d'identité annoncerait-elle des temps nouveaux ?. Non ! Nous ne vivons qu'un temps d'indécision et de confusion.

« Omnis determinatio est negatio »  
La détermination de toute chose est négation

Tel quel, en latin, cet énoncé est de Spinoza, philosophe « européen » de bonne référence. Né en 1632 à Amsterdam, descendant des juifs marranes qui avaient été chassés d'Espagne et du Portugal en 1492. Le « Marrane » [de l'espagnol marano, porc, maudit], le Juif ou l'Arabe qui se convertissait au christianisme pour sauver son existence physique, mais restait secrètement fidèle à sa religion. Il se jouait ainsi des déterminations ou des identités socialement obligées.

Par la seule vertu de la pensée philosophique, Spinoza va se libérer de toutes les pesanteurs identitaires. On ne le tolérera pas. Les Juifs l'expulsent de la synagogue quand il a vingt-quatre ans. Les chrétiens le détestent parce que ne s'étant pas déclaré et fait baptiser chrétien il doit toujours être juif malgré tout, et un juif simulateur, dissimulateur…

Lui sait que toute détermination - provenant de l'extérieur, de la « société », des institutions en place – est négation en tant qu'aliénation. « Caute » était sa devise : dérobe-toi.

La nationalité  

Ce qu'on peut dire de moi; ce que j'en dis moi-même, quand pour me présenter à autrui ou à moi-même je me « définis », laisse entendre une foule (une infinité) d'attributs que je ne suis pas et que pourtant je contiens, que je pourrais aussi bien être et paraître.

   Je dis : je suis français, donc pas allemand, pas…
   Pas Européen ? Pas citoyen du monde ?
   Je n'ai aucune patrie et je les ai toutes…
Comme elles sont posées (instituées), les identités nationales s'excluent les unes les autres.

On a inventé pourtant, et admis formellement, des exceptions à cette règle (logique et politique) et des possibilités de transgression :la double nationalité. C'est une manière de répondre avec libéralité, avec humanité, à la complexité de certaines situations réelles (exils, mariages avec des « étrangers »).

Une manière aussi de répondre à des désirs éventuels, des fantaisies même :
   Vous êtes tombé amoureux d'un autre pays ?
   Vous voulez en faire votre seconde patrie ?
   Vous demandez sa nationalité. Vous l'obtenez en gardant la première.
   C'est merveilleux !
Si vous avez quelque mérite, avez rendu quelques services, vous pouvez aussi, même sans demande expresse, devenir « citoyen d'honneur ».

De la souplesse corrective a donc été introduite dans les codes nationaux dont tous, même à l'époque des nationalismes triomphants, n'ont pas totalement étouffé, interdit l'expression d'une citoyenneté qui les dépasse, les double, les transcende.

Le premier axiome de l'esprit  

Inhérent à la logique (au discours), le principe dit du tiers-exclu nous retient au bord des contradictions et nous paralyse. On ne saurait être plusieurs, et l'un et l'autre.
Chrétien et musulman par exemple. Ni chrétien et juif ? Si ?
Chrétien, défini comme tel, me définissant comme tel, je puis comprendre - en moi - les conceptions d'un athée ou d'un agnostique et la piété d'un musulman.
   Le puis-je ?
   Le puis-je vraiment et durablement ?
   Le puis-je par éclairs seulement et après une longue application ?
   Et un musulman peut-il - en lui - comprendre le chrétien, l'athée ou
   l'agnostique ?
   Le comprendre et l'aimer ?
Ce sont des choses qui arrivent, qui sont arrivées d'un côté et de l'autre. Des passages. Des transformations qui ne sont pas des « conversions », pas des revirements ni des reniements.

Mais la perception de convergences qui à l'infini se touchent ?
Une sagesse aussi grande n'est pas commune, de toute évidence, et on n'ira pas fonder une politique sur de très rares exceptions. On peut savoir cependant, par intuition, ou postuler, vouloir, décider que l'humanité « gît » en chaque âme, que la pensée entière, toute l'herméneutique, tout ce qui est possible à l'homme de concevoir du monde, de lui-même et de Dieu gît en chaque esprit.

Dit plus simplement : c'est dans la mesure où il approfondira ses propres croyances que chacun deviendra plus apte à entendre celles d'autrui. Que tel soit le premier axiome de notre humanisme (l'axiome n'est pas une réalité empirique, mais « un acte décisoire de l'esprit »).

L'Europe est une réalité inachevée  

Qu'en conséquence l'on se garde, pratiquement, politiquement, d'exprimer son identité dans une définition fermée, une définition « trop » précise, se voulant… définitive et impliquant l'altérité absolue de tout ce qui n'est pas soi, de l'étranger. Il est sage, lorsqu'on cherche à « se saisir », de laisser de l'insaisissable, du flou, de l'indéterminé. L'homme rusé évite de se définir de trop près.

La difficulté et la subtilité pour l'Europe aujourd'hui, au point de maturité où elle est parvenue, ce n'est pas de s'entendre sur ce qu'il lui faut verser dans la définition qu'elle est priée de donner d'elle-même; c'est de mettre en question l'impératif, l'acte même, intellectuel et politique, de la définition.

L'Europe qui se construit et qui est une réalité inachevée – qui devrait en fait se comprendre d'avance comme inachevable – a certes besoin de se présenter au monde et à elle-même, à ses multiples composants, à ses habitants, à ses « peuples », semble a priori la meilleure. Ce besoin est naturel (ou humain), propre à toute personne et ressenti pour toute identité (civilisation, religion, politique).

La définition la plus dure, la plus précise, la plus résolue, semble a priori aussi la meilleure. Mais une autre philosophie nous souffle qu'il vaut mieux, en certaines situations délicates, sinon en général, rester dans le vague, l'ambiguïté, l'indétermination, la nuance; laisser le problème ouvert. Ainsi manœuvre-t-on avec sagesse en évoquant (ou invoquant) pour l'Europe un héritage « religieux », sans plus de détermination.

Si l'on exige qu'il soit spécifié (comme chrétien, judéo-chrétien), on suscitera la controverse, on dressera deux camps l'un contre l'autre, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas. Et toutes les minorités demanderont à être entendue également et ne permettront pas qu'on les discrimine.

La notion même d'héritage  

Les européens les plus ardents réclament un projet pour l'Europe, un projet de civilisation, qui porte au-delà des nécessités et calculs économiques, au-delà encore du « social ». Ils pensent suivre la bonne démarche en voulant fonder ce projet sur un héritage.

La reconnaissance de l'héritage obligerait et ouvrirait l'avenir. En réalité, de même que le présent et ce que nous attendons, espérons ou redoutons de l'avenir dessinent les lignes du passé, circonscrivent le champ d'intérêt des historiens et du public, ce sont nos projets, nos rêves ou nos illusions qui découpent, dans la masse de l'histoire, les trésors d'un héritage et nous commandent de l'honorer.

Ceux qui se proclament les « héritiers » ne manquent pas d'être présomptueux et peut-être imprudents. Peut-être même, en se poussant en avant, se comportent-ils comme des usurpateurs ? Ou des étourdis ? Car tout n'est pas lumière et bénéfice dans un héritage.

Se placera-t-on dans ses ombres aussi et se chargera-t-on de régler les nombreux déficits ? Ou réécrira-t-on l'histoire de la famille avec une gomme à la main ? Le christianisme en Europe, ce sont les cathédrales, certes et les premières universités, mais c'est aussi l'Inquisition, ses délires et ses crimes. Ce sont des œuvres de charité, mais c'est également la pompe romaine et son esprit de lucre. Des missions dans le monde, chez les « déshérités » (en quel sens), mais aussi la complicité objective avec l'impérialisme occidental blanc.

Comment nous juge-t-on ? Qu'en pensent nos voisins ?
Voici un excellent point de vue de l'extérieur, mais que nous- à l'intérieur- ne pouvons honnêtement que partager. Tellement il est juste !

« Le pire, c'était que ces choses effroyables, de l'Inquisition aux croisades, étaient liées au signe du Christ, à la Croix. Cela paraissait incompréhensible et demandait explication. À cela s'ajoute le fait que, à proprement parler, le monde ne se trouvait pas changé par le sacrifice chrétien. C'est même là l'essentiel. Chrétienne, l'Europe ne pouvait rien pour redresser les choses. Ni par ce que les chrétiens faisaient en tant que chrétiens, ni par ce qui dans le christianisme aurait dû dissuader les hommes d'accomplir certains actes. » (Emmanuel Levinas, À l'heure des nations)

Conclusion  

Nous n'héritons pas d'un droit naturel et l'héritage que nous prenons comme tel, que nous nous approprions et qu'en vérité nous choisissons, ne nous donne pas de droits. Il nous donne plutôt des devoirs pour l'avenir – et des devoirs de réparation, de correction, d'amélioration. Bagage, oui, qui nous enrichit, nous livre des outils. Bagage, mais aussi fardeau qui nous tire.

Attention. On doit pouvoir comprendre cependant que les sensibilités, donc les positions des uns et des autres diffèrent en raison de leur histoire, de leur expérience nationale. L'identité républicaine, en France, par exemple, s'est forgée dans un combat contre l'emprise de l'Église catholique. La laïcité qu'elle a étable dans les premières années du XXe siècle est le gain de sa victoire politique. Il paraît bien naturel qu'elle y tienne et conserve une méfiance vis-à-vis du catholicisme en particulier et même du religieux en général.

Les Polonais au contraire ont puisé dans le christianisme et, concrètement, dans la résistance de l'Église catholique l'énergie de leur identité nationale que cherchait à étouffer un régime totalitaire ouvertement athée. Comme quoi : la même religion peut être pensée et vécue comme aliénation par les uns et liberté par les autres; les deux ont raison ? Double vérité !

Les uns et les autres, dans leur querelle autour de l'héritage, font mine de se battre au nom de convictions profondes, au nom de leur foi. En réalité, leur combat n'est pas si pur, il est stratégique. Ils veulent marquer des points, en faire perdre au partenaire. Céder serait perdre. Et perdre cause toujours une blessure narcissique. Dans l'union, les affrontement continuent. Le spirituel ou le religieux, c'est un ballon qui roule sur le terrain. Nous assistons à un match. Plus ou moins passionnant. Quelle en sera l'issue ?

Nous nous permettons de dire en conclusion que ces jeux n'ont rien de chrétien ni de sage, qu'ils nous détournent pour le moins de l'essentiel,
de l'« essence » du christianisme comme de l'humanisme.

Jean-Paul Sorg, philosophe et protestant, Buhl, le 10 octobre 2004