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 Dialogue


    Jacques Chopineau

 

- Une certaine inculture

- Une inculture certaine

 

 

   


L’avenir du christianisme

 

 

une certaine inculture

On parle beaucoup de religions, et bien des conflits prennent déjà –et prendront davantage - le visage de « guerres de religion » nouvelle manière. En sorte que nos sociétés laïques se sentent parfois sur la défensive. D’autant que la connaissance du fait religieux ne fait guère, aujourd’hui, partie de la culture. Il est ainsi habituel de confondre religion et confession, foi et croyance, Dieu et super-être existant au-delà des limites de notre monde…
D’un autre côté, les chrétiens eux-mêmes font parfois les mêmes confusions. Et ils ont souvent gardé des réflexes d’européens majoritaires, pour lesquels il est courant et pour ainsi dire « normal » d’adhérer à telle croyance et telles coutumes.

Certes, des théologiens ont exprimé –depuis plus de cinquante ans- des réserves, des critiques, au sujet des diverses dogmatiques en usage dans les christianismes. Pourtant, ces réserves ou ces critiques ont été dites, souvent, de manière si complexe que seuls des spécialistes ont pu les entendre. En sorte que seuls des cercles restreints –quasi confidentiels- ont véhiculé des propos jugés subversifs –voire hérétiques. Une manière –sans doute- de protéger le peuple ? Ou bien de ne pas mécontenter les pouvoirs ecclésiastiques et/ou de faire une belle carrière ?

Quoiqu’il en soit : C’est aujourd’hui en termes clairs qu’il convient de parler. Evidemment, le problème est énorme : une génération n’en viendra pas à bout. Des siècles de dogmatisme –au temps ou l’Europe était au centre du monde- ne peuvent s’effacer rapidement. Nous sommes encore loin d’avoir pris la mesure du provincialisme de nos conceptions religieuses, dans un monde où l’Europe et ses extensions culturelles ne pèseront que d’un poids local, de moins en moins lourd.

Toute religion est enracinée dans une culture particulière. Elle est donc liée à une langue et à une histoire. Les formes religieuses sont aussi diverses que les civilisations. Pourtant, à un certain degré de profondeur, une attitude religieuse est « lisible » par tous les religieux du monde. Paradoxe ?

Malgré ce qu’on dit encore, le christianisme n’a jamais été confiné aux discours de l’église officielle. Il y a toujours eu des signes d’église –même dans les églises dominantes. Pour le dire autrement : Untel était membre de l’église-institution, sans être dans l’église invisible. Tel autre paraissait opposé à l’institution qui porte ce nom, et qui vivait cependant au cœur de l’église véritable ou bien en montrait la direction.

Certes, des siècles d’histoire ont laissé leur marque. En sorte que l’anticléricalisme a souvent pris le visage d’une lutte pour la liberté. La fameuse loi de 1905 (qui n’a jamais été une loi anti-religieuse) a d’ailleurs été vécue comme une libération par les croyants protestants ou juifs, comme par les incroyants athées ou agnostiques.

À notre époque de claire séparation entre le religieux –volontiers théocratique- et l’état démocratique, il est temps de distinguer l’essentiel et l’accessoire. Le grand inquisiteur avait tous les vêtements chrétiens, mais il n’était certes pas chrétien pour ceux qu’il envoyait à la torture ou au bucher.
Il ne faudrait cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Une civilisation sans religion n’existe pas. Ou si elle existe pendant un temps (comme dans la Russie soviétique où une propagande anti-religieuse était diffusée à tous, depuis l’école primaire), un certain regard intérieur retrouvera un visage religieux local ou, comme on dit, « traditionnel ».

Cela ne signifie évidemment pas que tel agnostique soit nécessairement ignorant en matière religieuse, pas plus qu’un religieux n’est forcément ignorant en matière scientifique. Ces clivages sont d’un autre temps.
Il était jadis courant d’opposer la science-le progrès-la raison… d’une part, et l’obscurantisme-les superstitions-les religions… d’autre part. Certains, aujourd’hui, malgré le changement d’époque, ne pensent pas autrement. Une telle opposition simple est évidemment d’un autre siècle et –surtout- ne nous prépare pas à comprendre la situation présente.

Une inculture certaine  

Sur un sujet aussi vaste, on doit ici modestement s’en tenir à un seul trait.
Peu de mots, en tout cas, ont connu un tel bouleversement de sens. Ce qu’on appelait autrefois « religion » n’est sans doute pas ce que l’on appellera ainsi dans les années qui viennent. En sorte que les critiques de la religion risquent de devenir la critique d’un fantôme.

L’inculture religieuse de notre civilisation marchande est parfois gigantesque. Quelques uns de nos informateurs semblent ignorer qu’il existe plusieurs théologies et qu’elles ne sont pas toujours conservatrices –voire fondamentalistes (comme certains enfantillages américains). Pour ne rien dire de la méconnaissance au sujet de l’Islam –la deuxième religion de nos pays. Cette ignorance est la source de bien des approximations et des amalgames.

Cette inculture, cependant, n’est pas irréversible. Une meilleure connaissance des cultures du monde devrait rendre incontournable une meilleure connaissance du fait religieux. Bien sûr, les temps et les lieux sont des marques caractéristiques.

Un sage venu d’Orient avait l’habitude de commencer son discours par :

« L’homme occidental –je veux dire : l’homme qui ne sait rien de la religion… ».

Une source toute différente (un moine breton qui a longtemps vécu en Inde) le dit encore, à sa manière abrupte (1) :

« Il n’y a que deux espèces de gens qui sont en paix :
- ceux qui n’ont rien compris au mystère de Dieu et qui croient l’avoir compris : les théologiens.
- Ceux qui ont « réalisé » et accepté de ne rien savoir de Dieu. ».
Pour le même auteur :
« L’homme qui est satisfait de soi dans la pratique de sa religion n’a pas encore commencé d’être religieux » (1)

Et peu importe ici que cette religion soit le judaïsme, le christianisme, l’Islam ou autres…

Œcuménisme ? Sans doute, mais non pas un œcuménisme de rassemblement des petits troupeaux derrière un même drapeau. Une telle « réunion » n’arrivera jamais…

« L’œcuménisme qui cherche à réaliser l’unité au niveau du phénomène n’a rien compris. Il faut reconnaître la pluralité d’expression. Et ce pluralisme d’expression, formulation plus structures, sera encore beaucoup plus fort une fois que l’Orient s’en sera mêlé. Il faut aider les chrétiens à découvrir ce point ». (1)

Et encore :
« Nombreux sont ceux qui, réalisant qu’il se trouve de sincères croyants dans toutes les dénominations chrétiennes, basent leur réflexion non plus sur les définitions théologiques et canoniques de l’Eglise, telles qu’elles sont données par la hiérarchie de chaque confession, mais bien sur le fait de la Présence universelle de l’Esprit qui transcende les barrières institutionnelles » (1).

Ce grand spirituel eût été, en d’autres temps, déclaré hérétique. Il montrait cependant une voie que nous commençons, enfin, à explorer.

D’autres cependant, experts en distinctions fines (théologiens et philosophes), peuvent bien expliquer, savamment, leurs démarches et leurs convictions. Mais, d’une part, savoir n’est pas sagesse et, d’autre part, la religion n’est pas une manière de penser (plutôt mille manières de penser). C’est de savoir-faire qu’il s’agit, non de savoir-dire. Voilà la tâche qui attend les « religieux » de notre Occident.

Jacques Chopineau, Genappe le 28 octobre 2006   

(1) Les citations du Père H. Le Saux sont tirées de l’ouvrage intitulé : Ecrits (textes choisis et présentés par Marie-Madeleine Davy), Paris 1991 (Albin-Michel).

 


             

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