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 Les chroniques



    Charles De Clercq

 

- Histoires fausses ?

- Body or not body !

- Pas de secret !

- Des suaires et des pépins !

 

   

 


Jésus contre Judas et consorts

 

 

Je lis dans le mensuel d’une Unité pastorale à Schaerbeek (le Kerkebeek qui réunit cinq paroisses catholiques) une lettre de Juda au sujet de l’évangile du même nom dont la presse a fait écho durant le temps pascal. Le procédé littéraire part d’une bonne intention : par le biais d’une fiction, informer les lecteurs de ce que serait vraiment cet « évangile » mis sous le feu des projecteurs. Sous le titre « Halte à la désinformation », je lis, notamment, que ce document est « un faux grossier » ; je note, pour le fun, que cette « lettre », signée « Judas Iscariote » est, elle aussi,… un faux !

Après avoir rendu à César ce qui… ne lui appartient pas ! j’aimerais réagir à bâtons rompus sur le fond de l’affaire, conscient de vulgariser plutôt que de faire œuvre de « spécialiste ». Et cette « affaire Juda » n’est pas sans lien avec diverses aventures médiatiques de ces derniers mois : l’engouement pour le Da Vinci Code, l’émission de la RTBF sur les miracles et le suaire de Turin et surtout les réactions de chrétiens catholiques et de responsables de cette Église, la diffusion, en avril, du film « The Body », de Jonas McCord, avec Antonio Banderas (d’après le roman du même nom de Richard Ben Sapir).

Histoires fausses ?

L’évangile de Juda n’est pas plus « faux » (ni plus vrai) que les quatre évangiles canoniques que nous connaissons : Matthieu, Marc, Luc et Jean. Ces derniers, comme l’évangile de Juda – et bien d’autres récits apocryphes : Thomas, Marie, Jacques,… – sont des « pseudépigraphes ». C’est-à-dire qu’ils ont été mis sous la plume d’un auteur qui ne les a pas écrits. Ce procédé, courant dans l’Antiquité, ne ressortit pas à notre notion, romantique et/ou moderne, de « faux ». Plusieurs lettres de Paul, ne sont pas de lui (parmi plusieurs : Timothée, Tite, notamment), mais les lettres de Pierre ou de Jean ne sont non plus de la plume de leur auguste auteur annoncé mais écrites à la fin du 1er ou au début du 2e siècle.

Les auteurs évangéliques nous sont inconnus et appartiennent à la deuxième ou troisième génération de disciples de Jésus et n’ont pas été témoins des événements qu’ils relatent. Ils témoignent d’une foi, d’une expérience communautaire et font œuvre théologique et non journalistique. Leurs récits ne sont d’ailleurs pas indemnes des tensions de diverses communautés (ad intra et ad extra). Le choix des textes, leur réception canonique qui s’élabore dans le courant du 2e siècle mais qui se pose encore à l’ouverture du Concile de Trente est un processus à la fois théologique et « politique » (au sens de la gestion de la « cité » ; je n’ose écrire « de Dieu » pour éviter l’anachronisme).

Ce choix, cette décantation des textes en un corpus donné à entendre et à croire, ne se fixe pas sur le fait que des récits seraient « plus vrais » que d’autres, mais sur un processus de réception, de reconnaissance, d’intégration de communautés et de textes qu’ils portent ou utilisent. Mais en les disant « vrais », les vivant ainsi, ils deviennent « vrais » et se « vérifient » dans une histoire humaine.

Même si les textes canoniques sont, souvent, plus anciens (disons, à la louche de 50 à 130) que les « apocryphes » (fin du 1er siècle jusqu’au Moyen-âge), ils sont loin de nous permettre de mettre la main sur « Monsieur Jésus de Nazareth, marchant sur les route de Galilée et mort, crucifié, proche de la quarantaine, à Jérusalem ». Certes, il y a des amplifications épiques dans les apocryphes, ceux-ci développent des thèses et notions non retenues dans les courants chrétiens officiels et témoignent de sentiments et pratique de l’époque où ils sont écrits. Certes ils sont « polémiques » mais ce serait une erreur de croire que les textes « officiels » ne le sont pas. Ces derniers font aussi œuvre théologique et témoignent aussi de processus d’« amplification littéraire ».

Body or not body !  

Prenons, par exemple, les récits dits du « tombeau vide ». Paul n’en fait pas état. À l’époque où il écrit, on fait appel, par exemple au concept d’apparition (il s’est donné à voir/connaître), seule façon théologique de témoigner de l’expérience de la Résurrection. L’insistance sur la « corporéité » du Ressuscité viendra dans un temps second. Et nous mêmes ne sommes pas indemnes de ces ajouts littéraires.

Dans son Précis de théologie catholique, le Cardinal Ratzinger montre que la résurrection n’est pas un événement historique comme l’est la crucifixion. Elle est un événement eschatologique (en gros, qui se déploie jusqu’à la fin des temps) et qui s’annonce sous la médiation de l’expression « théologique » (dixit le Cardinal Danneels) : « le troisième jour ». D’une certaine façon, « aujourd’hui » est (aussi) le troisième jour !

Et donc, la thèse du film « The body » où la découverte d’un squelette qui pourrait être celui de Jésus pourrait saper les fondements de l’Église catholique, part d’une dérive de la compréhension de la résurrection. Feu Jean Mouson, mon professeur d’exégèse, nous disait dans les années 1980, que la découverte éventuelle du cadavre de Jésus ne contesterait en rien l’affirmation de la résurrection.

Le bibliste Patrice Perreault écrit ainsi :

« Si on retrouvait le cadavre de Jésus, cela ne devrait pas altérer la foi en la résurrection, puisque pour les croyants de religion chrétienne, la résurrection de Jésus n'est pas la réanimation de son cadavre, mais plutôt le « réveil » de son « Je » sous une autre forme. Le « Je » de Jésus, toujours vivant, en relation avec le monde et Dieu, existe maintenant sous un autre mode d'existence auquel les êtres humains et le monde sont appelés à vivre. C'est la conclusion que tire Paul de sa foi en la résurrection. »

Pas de secret !  

L’évangile de Juda, pas plus que d’autres apocryphes (Thomas, etc.) ne nous fait connaître un savoir caché (volontairement ou pas). Le roman de Brown est un roman et rien d’autre ; il surfe sur une vague ésotérique mais il ne nous donne pas un « nouveau » savoir sur Jésus. Il a seulement le mérite de nous apprendre que nous savons très peu de chose sur la personne historique de Jésus (et pourtant plus peut être que d’autres personnages de l’Antiquité). Juda, Thomas, Lazare, Nicodème, le disciple bien-aimé, Marie-Madeleine (et il y a en fait plusieurs femmes du Nouveau Testament derrière ce nom qui nous semble si connu),… sont d’abord des personnages littéraires et théologiques (qu’ils aient été ou non des personnes de chair et de sang est, somme toute, secondaire). Ils ne nous apprennent pratiquement rien sur Jésus mais beaucoup sur la théologie, la foi et les pratiques de ceux qui les « convoquent » à faire partie du récit. Pas plus d’ailleurs que, par exemple, le livre de Françoise Gange, Jésus et les femmes (2001) ne peut prétendre dire ce que furent les relations de Jésus avec telle ou telle femme !

Ces livres, récits, le roman de Brown,… nous font aussi découvrir que notre formation « théologique » est souvent déficitaire. Il en va ainsi de l’émission controversée (par nombre de catholiques) de la RTBF sur les miracles et le suaire. Certes l’émission ne fait pas dans le grand journalisme d’investigation ; certes, certaines choses sont caricaturales, mais les réactions d’indignation témoignent, serait-ce en « creux », de nos carences et de nos impasses théologiques. Si nous définissons le miracle ou le miraculeux comme ce qui contrevient aux « lois de la nature » (surnaturel ou oserais-je : « contre nature ») nous nous retranchons de plus en plus vers un territoire restreint, qui se rétrécit comme une peau de chagrin.

Restant sauve la question théologique du mal posée par un Dieu qui interviendrait dans l’histoire humaine selon son « bon vouloir » et resterait sourd à tant d’autres détresses, il y aurait à penser le miracle comme s’inscrivant dans le cours de l’histoire humaine. Qu’il y ait amour au lieu de haine dans le monde, tient plus du miracle que la guérison inexpliquée de telle maladie (tiens, en passant, il semble que contre le VIH, le « ciel » soit bien impuissant), mais c’est là un autre sujet, car il y aurait lieu, entre autres, d’analyser et d’intégrer la fonction anthropologique du pèlerinage.

Des suaires et des pépins !  

Il en est de même pour les suaires de Turin et d’ailleurs. Penser la résurrection comme quelque chose qui affecterait un tissu au niveau nucléaire, subatomique, etc., c’est encore passer à côté du cœur de la foi au Christ. Mais ce phénomène n’est pas nouveau et n’est pas fondamentalement différent d’un récit évangélique qui tend à faire manger par un corps glorieux un poisson qui n’est pas ressuscité !

En somme, cela va dans le sens de cette anecdote vécue en 1980, dans un cours de philosophie : une étudiante signale au professeur que l’on a retrouvé le squelette d’Adam. Le professeur, gardant son sérieux, lui demande comment on l’a reconnu. L’étudiante répondit alors : « car il y avait des pépins de pomme à côté ».

Chercher le miracle dans l’exceptionnel qui est inexplicable par la raison ou la science, chercher dans le suaire le linceul de Jésus et le témoignage physique de la réusrrection, c’est ‘chercher les « pépins de pomme » à côté du squelette d’Adam’.

Toutefois, nos évêques, nos théologiens, nos chargés de presse, ne sont pas naïfs. La plupart ont une bonne formation et des compétences théologiques. Pourquoi donc de telles réactions, dignes, selon certains, d’une mauvaise pièce de théâtre ?

Ne sommes-nous pas confrontés à la tension entre les catholicismes populaire et savant ? Nous nous sommes accommodés durant des siècles du christianisme populaire, construisant sur lui, comme nous l’avons fait en bâtissant nos églises sur des lieux de cultes païens. Mais nous avons empêché le Peuple de Dieu de penser et de réfléchir ! Nous devons faire le grand écart pour penser notre foi et pour justifier des pratiques qui sont en porte-à-faux par rapport au cœur du message évangélique.

Plutôt que d’agiter des épouvantails, de demander des droits de réponses, plutôt que de subir la critique, juste retour de manivelle pour n’avoir pas joué le jeu de la clarté et de la transparence, ne convient-il pas de songer à vraiment former le peuple de Dieu à « penser juste » ?

Aujourd’hui, le patient qui va chez son médecin en sait, si pas plus que lui, en tout cas, souvent beaucoup sur sa maladie. Aujourd’hui, des chrétiens viennent trouver leurs pasteurs et ce que ceux-là disent de leur foi et de sa reprise en parole est souvent celle de leur première communion ou de leur profession de foi. D’autres « savent », pour avoir approfondi, cherché, ont été des « zététiques »…mais ne trouvent pas de lieu « d’interlocution » : ils partent donc avec fracas ou sur la pointe des pieds.

Et cela est à mon sens, pour les « croyants » catholiques, une vraie interpellation, qui, elle, mérite d’être prise au sérieux…

Charles De Clercq, prêtre catholique. Bruxelles, le 14 mai 2006